Ricardo Nanadoumngar Labe est une figure emblématique du paysage médiatique tchadien. Il incarne un parcours inspirant, marqué par des défis personnels, de la passion et une détermination sans faille. Son histoire, jalonnée d’épreuves et de victoires, est celle d’un homme qui a non seulement révolutionné son métier, mais qui continue d’influencer les nouvelles et futures générations.
Né le 28 septembre 1975 à N’Djamena, issu d’une famille divorcée, Ricardo Labe est né jumeau, mais son frère décède une semaine après la naissance. Élevé par sa famille maternelle, il grandit dans un contexte marqué par l’instabilité politique. En 1979, la guerre civile le contraint à quitter N’Djamena pour Sarh. Ce n’est qu’en 1982 qu’il revient dans la capitale, retrouvant une ville en pleine mutation.
Son père, révolutionnaire à l’époque, entretient des relations tendues avec Hisseine Habré, alors Premier ministre. Cette opposition politique pousse ce dernier à s’exiler en tant que réfugié politique. Sa mère, quant à elle, se démarque en devenant la première vétérinaire tchadienne, travaillant au ministère de l’Élevage. Une figure inspirante qui marquera profondément Ricardo dans son engagement et sa détermination à briser les barrières.
Un destin juridique bousculé par le Micro
Après son baccalauréat, Ricardo s’inscrit à la Faculté de Science Juridique de N’Djamena. Son rêve, devenir juriste. Mais son parcours universitaire prend un tournant inattendu lorsqu’il découvre l’univers de la radio à travers la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC). « Tout ce que je voulais dans la vie, c’était d’être juriste. Mais avec la diversité culturelle de la JEC, j’ai découvert le micro, la musique, le théâtre. C’est là que j’ai compris qu’au lieu d’être avocat, je pouvais être journaliste. Il y avait quelque chose qui me fascinait : le micro. »
Sa passion pour l’animation radio grandit et l’incite à persévérer, quitte à redoubler deux fois sa première année universitaire pour se consacrer pleinement à son nouvel objectif. L’influence des animateurs d’Afrique de l’Ouest le marque profondément, mais il se heurte à une réalité frustrante : le métier d’animateur radio n’est même pas reconnu dans l’administration tchadienne.
Une révolution dans le monde de l’animation au Tchad
Ricardo Labe ne se contente pas de subir cette réalité. Il décide de changer les choses. À une époque où être animateur radio au Tchad est perçu comme un passe-temps et non une profession, il milite pour la reconnaissance de ce métier. « Quand je suis venu avec une nouvelle pensée et une nouvelle vision, j’ai révolutionné ce métier. Aujourd’hui, nous parlons de ce métier après 27 ans de service. Grâce à nos efforts, vous pouvez désormais voir le titre d’animateur radio et télé inscrit dans les fichiers administratifs. Celui qui a soutenu cette reconnaissance, c’est le feu Maréchal Idriss Déby Itno ».
Cette reconnaissance permet non seulement de structurer le métier, mais aussi de créer un cadre pour les nouvelles générations. Aujourd’hui, l’animation radio et télévisée au Tchad n’est plus un domaine réservé aux hommes. Ricardo Labe se dit fier de voir des femmes comme Kadjidja Kamane et Mota Blandine suivre ses traces et s’imposer dans un domaine autrefois dominé par les hommes.
L’importance de la transmission et du mentorat
Ricardo Labe ne s’arrête pas à son propre succès. Il consacre une grande partie de sa carrière à former et encadrer les jeunes. Il se souvient avec fierté de sa formation avec Claudy Siar, une figure influente dans le monde médiatique africain. « J’ai reçu tous les secrets de ce métier. C’est un domaine qui évolue dans le temps et dans l’espace, qui valorise tout le monde. Mais en même temps, si tu es malhonnête, tu peux tout détruire. J’ai tout transmis aux jeunes que j’ai formés. C’est pour cela qu’on m’appelle El Padre. »
Mais pour lui, il ne suffit pas d’enseigner la technique. Un bon animateur doit être cultivé, informé et respectueux de son public. « Dans ce métier, tu n’as pas besoin d’être intelligent, mais tu dois être informé. Parce que lorsque tu as un public en face de toi, ce qui sort de ta bouche doit être porté par l’amour, l’intelligence, le respect et la dignité. Un maître de cérémonie, c’est lui-même la cérémonie ».
Un combat pour la reconnaissance des Artistes et Animateurs
Malgré les avancées, Ricardo constate encore des lacunes dans le statut des professionnels du secteur culturel au Tchad. Il déplore notamment l’absence d’un véritable statut de l’artiste, qui permettrait aux animateurs, journalistes culturels et maîtres de cérémonie de vivre dignement de leur métier.
« Aujourd’hui, ce métier ne nourrit pas son homme. Nous sommes utilisés comme des prostitués culturels, exploités pour des miettes. Pourtant, il existe un département ministériel censé défendre nos droits, mais il ne prend même pas en compte les plaintes des artistes ». Un constat amer pour un homme qui a tant donné à son pays et à sa profession. Il regrette également le manque de reconnaissance nationale pour son travail. « Le Tchadien est ingrat. Avec tout ce que j’ai investi pour ce pays, je n’ai reçu que deux distinctions, et ce ne sont que des attestations. J’aurais pu m’installer ailleurs, mais j’ai choisi de rester. Et pourtant, le Tchad ne reconnaît pas ce que j’ai semé ».
Le défi du numérique et l’avenir du métier
Malgré les frustrations, Ricardo Labe reste optimiste quant à l’avenir du métier d’animateur radio et télévisé. Pour lui, l’un des plus grands défis aujourd’hui est l’adaptation au numérique. Il met en garde les jeunes contre la facilité avec laquelle ils pensent pouvoir devenir animateur. « Beaucoup de jeunes qui ne savent pas quoi faire se tournent vers l’animation. Mais ce n’est pas un métier pour les incompétents. C’est une profession qui demande du professionnalisme. Aujourd’hui, nous devons nous mettre à l’ère du numérique. »
Cette transition numérique représente une opportunité pour structurer davantage la profession et permettre aux animateurs de diversifier leurs revenus grâce aux plateformes en ligne. Pour Ricardo Labe, le futur de l’animation passe par l’innovation, l’adaptabilité et une formation continue.
Un héritage durable
Ricardo Labe est un pionnier, un mentor et un fervent défenseur de la reconnaissance professionnelle des métiers de l’animation au Tchad. Son parcours, forgé par l’exil, la résilience et la passion, inspire toute une génération. Aujourd’hui, il continue de porter haut la voix de son métier, en formant les jeunes et en militant pour un cadre plus structuré et respectueux des animateurs et des artistes tchadiens. Son combat est loin d’être terminé, mais une chose est sûre, l’histoire retiendra son nom comme l’un des bâtisseurs des médias modernes au Tchad.

